Sexe, mensonge et domination
- Estelle

- 15 sept. 2019
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 17 sept. 2019

J’adore la #rentrée. Le fond de l’air qui se rafraichit, les feuilles qui changent de couleur, les nouveaux projets et autres résolutions (lire plus, prendre des cours de cuisine, consommer mieux, etc.) et aussi le plaisir de retrouver ses petites vestes et mocassins. Mais la rentrée c’est surtout la #rentréelittéraire. Déjà depuis la fin du mois d’août les éditeurs redoublent d’efforts et de coups markéting pour promouvoir leurs ouvrages. Près de 530 nouveautés pour cette rentrée 2019… pas évident de se démarquer ! Au final, seule une petite dizaine d’entre eux retiendra l’attention des lecteurs et des médias. J’ai choisi Les Choses humaines de Karine Tuil, un peu au hasard, après avoir entendu son auteure sur une matinale à la radio.
Ce roman (inspiré d’un fait divers survenu aux Etats-Unis) raconte l’histoire des Farel, famille riche, brillante et célèbre pour qui tout semble réussir. Jusqu’au jour où tout bascule : le fils, Alexandre est accusé de viol. La question qui se pose alors est : qu’est ce qui fait qu’un homme passe à l’acte ? Pourquoi passe t-il du mauvais côté ? Que se passe t-il dans sa tête, dans son corps à ce moment là ? La réponse est très complexe évidemment, si l’on parvient à la trouver. D’autant plus que le personnage d’Alexandre, qui a reçu une éducation privilégiée, dont la mère, journaliste, est connue pour ses engagements féministes, est bien loin du stéréotype du « violeur ». Mais cet Alexandre, justement, de par ses origines bourgeoises, sa grande école, son argent (ce sont ici ses armes), est en position de domination totale face à Mila, une jeune fille d’un milieu modeste. « Une pauvre fille », pense Alexandre, au compte Instagram sans intérêt (car aujourd’hui cette donnée compte également dans les rapports de force). C’est là tout le propos du roman : le sexe (et donc le viol) est une affaire de pouvoir.
Dans ce roman Karine Tuil maitrise à la perfection le curseur du consentement, celui de la compréhension et de la compassion. La scène de viol est racontée en une demi page à peine, c’est comme si elle n’avait pas eu lieu. Tout comme l’agresseur, il m’est arrivé pendant cette lecture d’être dans le déni. Y a t-il vraiment eu viol ? Mila a t-elle été assez claire ? Elle n’a même pas dit « non » ! Et cela sera retenu contre elle. Comme la plupart des femmes victimes de viol, elle était tétanisée, incapable d’agir ou de dire non. Et jusqu’au bout Alexandre niera. La deuxième partie du roman relate les cinq jours de procès qui ont lieu deux ans après les faits. On suit les interventions des deux parties, les réactions de l’audience, des médias et des jurés. J’ai presque eu envie de croire que rien de grave n’était arrivé : c’est là tout le génie de ce livre. Pointer le danger de notre société et la mécanique impitoyable de la machine juridique. Considérer que la vie d’un brillant jeune homme de bonne famille a plus de valeur que celle d’une discrète jeune femme issue d’un milieu plus modeste. Ne pas gâcher la vie d’Alexandre « pour vingt minutes d’action » alors que celle de Mila a déjà été condamnée à perpétuité en vingt minutes…
Puis vient la question du consentement. Faut placer le curseur. Ça devient rapidement social, un viol. Je vous choque ? Moi je le dis toujours à mes clientes : la partie adverse va traquer chaque détail de votre vie. Vous avez bu ? Vous avez dîner, dansé, avec votre agresseur ? Vous l’avez rencontré sur Internet ? Ils finiront par conclure : elle l’a bien cherché.
Glaçant. Pré selectionné pour le #Goncourt2019, je le sens bien celui-là… et vous ?
Mention spéciale aux bandeaux Gallimard pour cette rentrée, tout en sobriété, reprenant le traditionnel encadré rouges et noir, sublimes !
LES CHOSES HUMAINES, Karine Tuil
Gallimard, 2019



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