Une jeune fille pas si rangée
- Estelle

- 23 déc. 2018
- 4 min de lecture

De manière générale, pour choisir un livre je fouille dans la bibliothèque de mes parents, je me balade en librairie ou je demande conseil auprès de mon entourage. Rien ne me donne plus envie de lire que d’écouter un(e) ami(e) me parler d’un livre qu’il(elle) a adoré. Lors d’une soirée avec des amis nous parlions bouquin justement, mon amie venait de finir Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir. Si elle avait aimé oui, mais surtout elle me dit qu’il était essentiel. De là nous discutâmes tous un bon moment autour de toutes les questions que ce texte soulève. Enfin… pour ma part je baragouinais ce que j’avais entendu car je n’avais jusque là rien lu de Beauvoir. Je me sentis bien démunie et comptais bien y remédier ! Le lendemain je commençais Mémoire d’une jeune fille rangée et sa lecture m’a passionnée.
Fidèle à mes habitudes, je trouvais le livre dans la bibliothèque de mes parents. C’est une édition folio de 1986, les pages sont jaunes, la couverture vintage à souhait et la première page porte le tampon des initiales de ma mère ainsi que l’année de sa lecture : 1987. J’ai donc le même âge qu’elle lorsqu’elle le lut. Je me réjouis de cet héritage. De tout âge, de toutes générations, homme ou femme, les textes de Simone de Beauvoir sont essentiels à la compréhension de notre société parfois si injuste, si misogyne …
Si ce texte est criant d’intelligence, il n’en est pas moins compliqué. Long (plus de 500 pages au format poche) parfois répétitif et chronophage, sa lecture n’a pas été simple. L’auteure y raconte sa vie de sa petite enfance à ses vingt et un an avec un nombre incroyable de détails. Incroyable, car on se demande comment est-il possible de se souvenir avec autant de précision des émotions que nous pouvions ressentir à nos 3 ans ! La plupart des gens ont de vagues souvenirs de leur petite enfance, une scène floue, un parfum … rarement une pensée précise. C’est ce qui est intéressant dans ce livre. L’évolution de ses émotions et de ses pensées les plus intimes montre à quel point le caractère est façonné par l’éducation et la société. J’admets que parfois, et surtout dans les premières pages, j’ai eu la sensation de lire une étude de sociologie, somme toute, des plus passionnante. Car on se souvient de Beauvoir pour son combat féministe, pour sa relation avec Sartre, mais rarement pour ses qualités littéraires. Et quelle plume ! J’ai corné une dizaine de pages tant des paragraphes entiers m’ont touché (notamment lorsque qu’elle évoque son rapport à la littérature et son admiration pour son amie Zaza).
Mémoires d'une jeune fille rangée est le premier volet de son œuvre autobiographique. Suivent La Force de l’âge, La Force des choses et Tout compte fait (sur ma PAL bien sûr mais je m’accorde une petite pause!). Dès les premières pages on comprend où veut en venir l’auteure : comment l’éducation et la société forgent les caractères. Elle même est façonnée pour devenir une fille docile et obéissante. Enfant, elle est exclusivement entourée de filles et son père est le seul homme qu’elle côtoie. En admiration devant lui, elle le qualifie toutefois d’ « étranger » et de « différent ». « Aux environs de l’âge de raison, c’est une petite fille rangée, heureuse et passablement arrogante » Mais, selon moi, son caractère s’annonce déjà extraordinaire. Pourtant si jeune, elle demeure toujours son propre maître et est consciente des dictats de la société. Déjà elle sent peser sur ses épaules inégalités et injustices… mais pour le moment elle les attribue à son âge et non à son sexe.
À l’aube de son adolescence, elle fait des rencontres qui bouleverseront sa vie. D’une part, Elisabeth, dite Zaza, à la personnalité pétillante, à priori plus libre et plus désinvolte que Simone. Et d’autre part, son cousin Jacques, le héro de son enfance, doté d’une grande intelligence et à qui on promet un avenir brillant. Ces deux relations sont construites autour d’une admiration mutuelle. Elle cherchera sans cesse à les impressionner en usant de son esprit, uniquement. À l’université où elle choisit, entre autres, d’étudier la philosophie, elle rencontre sa troisième, et pas des moindres, figure de modèle : Herbaud. Ami de Sartre et de Nizan, il la fera entrer dans son cercle d’intellectuels et lui donnera le surnom de « Castor » (Beavor en anglais = Beauvoir). Car comme Simone, « Ils vont en bande et ont l’esprit constructeur ». Si c'est sa force de caractère et sa volonté d’engagement (elle souhaite dès son plus jeune âge devenir "quelqu'un") qui lui permettent de s'affranchir de la vie toute tracée que sa famille bourgeoise lui propose, ce sont les différentes figures qu'elle admire (Zaza, son cousin Jacques, Herbaud) qui motivent son virage.
Une journée où je n'écris pas a un goût de cendres.
Cet ouvrage compte parmi les plus connus de l'écrivaine, mais selon moi il est sûrement l'un des plus émouvants de par sa chute, terrible (qui m'a valu quelques larmes dans le train...). Dans ce récit de jeunesse ce que je retiens c'est cette ode, poignante, à l'amitié, que nous offre l'auteure à travers le portrait de son amie «Zaza». Portrait qui m'a tout simplement bouleversé. Une pépite à lire absolument. 💎
Actualité 💬
Trente-deux ans après sa mort, la Pléiade consacre enfin deux volumes à Simone de Beauvoir. Le choix de Gallimard est surprenant : ni Le Deuxième Sexe (1949), le livre-manifeste du mouvement féministe, ni son roman Les Mandarins, prix Goncourt en 1954, ne figurent dans ces deux volumes. On y trouve les cinq livres de mémoires : Mémoires d'une jeune fille rangée (1958), La Force de l'âge (1960), La Force des choses (1963), Tout compte fait (1972) et La Cérémonie des adieux (1981). Cinq livres qui résument la volonté de toute une œuvre : tout dire.
UNE JEUNE FILLE PAS SI RANGÉE, Simone de Beauvoir
Éditions Gallimard, 1958
Folio, 1986 (l'édition que je possède)



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